lundi 27 avril 2009

Philip Plisson, les yeux de la mer


Philip Plisson photographie de son bateau, « la plus belle des îles », dit-il, lui dont les images ornent les intérieurs français.





Photo: Thierry Creux

Ouest-France publie à partir de mercredi, et chaque mercredi suivant, huit numéros spéciaux consacrés à la mer, avec des photos de Philip Plisson, navigateur photographe, peintre de la Marine. Portrait du maître, dans un tableau.

Personnage.
Philip Plisson, c'est ce gamin des années cinquante, dont le monde s'effondre, chaque fin d'été, lorsqu'il quitte La Trinité-sur-Mer, dans le Morbihan. C'est ce premier communiant recevant son premier appareil et qui, découvrant les photos de Keth Beken, décide « de faire et d'être comme lui ». C'est ce jeune homme qui quitte son boulot de commercial, en 1974, et s'installe à La Trinité, avec femme et enfants, pour « vivre de mes deux passions, la mer et la photo ». C'est le même en sexagénaire, avec ses rêves de gosse intacts : « Je suis bien loin d'avoir comblé tous mes désirs d'enfant. »

Ciel doré.
Le personnage, à gauche de notre tableau, se découpe sur un ciel doré. Soleil levant ou soleil couchant, ciel de gloire. En 1991, Philip Plisson a été élevé au rang de Peintre de la Marine. Deux à trois millions de foyers vivent avec une photo de Plisson chez eux. Le Coup de vent sur les Poulains a fait le tour du monde. Mais le bonheur n'est pas dans la notoriété. « Il y a un besoin de tempête, de vagues, d'air du large. Si j'ai pu aider à faire entrer la mer chez les gens, c'est bien. » Modestie d'élite, excellence de l'exercice : « Doisneau l'a bien dit, c'est la nature qui fait tout. Il suffit d'être au bon moment au bon endroit. » Et encore : « Pour être photographe de la mer, il faut d'abord être marin. » ll en voit peu : « Deux Britanniques, deux Italiens... »

Ciel tourmenté.
À droite du ciel doré, un amoncellement de nuées menaçantes. Tout n'est pas bleu dans cet intérêt massif pour la mer. « Nos côtes sont couvertes de maisons aux volets clos dix mois de l'année, de bateaux affreux qui ne sortent que deux jours par an ! C'est abominable ! Je ne pourrais plus faire aujourd'hui les photos que j'ai faites il y a dix ans. » Sur ce fond d'encre passe aussi un nuage rose : « Pour trouver de l'authenticité, il faut désormais aller loin, vers le Maine, aux États-Unis, ou vers l'Italie du sud ! Là-bas, en baie de Naples, le dimanche, les gens sortent en famille sur leurs petites barques colorées, c'est admirable. »

Ombre.
On ne verra pas Philip Plisson défendre la mer, les côtes, l'authenticité, à la télé. « Aujourd'hui, on met en avant les vedettes du show-biz et de l'audiovisuel pour parler des grandes causes. Ça me désole ! Si mes images peuvent soutenir le travail d'un spécialiste, donner l'envie de défendre la mer, c'est très bien. Mais mon rôle s'arrête là. Hulot ? Il fait son boulot, il n'est pas un donneur de leçon, et il a raison. Moi, je positive. Il y a dix ans, la côte sauvage de Penthièvre, à Etel, était un dépotoir. Aujourd'hui, beaucoup moins. La nouvelle génération est plus consciente des enjeux. Elle a changé ses gestes. Ce qui compte, c'est de faire entrer la mer dans le coeur des enfants. On ne respecte que ce qu'on aime. » Le personnage ne cherche pas à être vu. Dans son ciel doré, il est de dos.

Bateau.
Le personnage est tourné vers le large. Sur la mer, un bateau aux charmes secrets, anciens mais vivaces. « Préparer, embarquer, naviguer, découvrir, accoster, c'est le même bonheur que j'éprouve, sur le Queen Mary, un porte-conteneurs, un bateau de la Royale ou sur mon petit bateau, quand on va de La Trinité à Port-Haliguen pour manger des crêpes. Et vous connaissez ces soirs ? Vous ne voyez pas encore la terre, mais vous la sentez : un vent thermique vous apporte ses odeurs, ses parfums. C'est un inventaire magique. Vous voyez apparaître de petites lumières et bientôt vous voyez la terre se lever. C'est la même émotion que j'éprouvais sur le bateau de mon père. »

L'horizon.
En fond de tableau, l'horizon. Incertain, fabuleux, ouvert. Comme il doit être. « J'ai toujours rêvé de partir vivre sur un bateau, et je m'endors chaque soir en rêvant des photos que je ferai le lendemain. Je ne suis pas un homme d'affaires et je suis toujours prêt à tout vendre. Pour mes 60 ans, j'ai dit à ma femme : 'on part, vivre sur le bateau, voir autre chose'. Elle a dit non, mais... » Mais il lui faut attendre. Écrire ses mémoires, avec pourquoi pas quelques chapitres taillés au sabre d'abordage, et s'attaquer à un projet d'inventaire digne d'un Peintre de la Marine : « Les côtes de France, en trois volumes, Boulogne-Ouessant, Ouessant-Hendaye, la Méditerranée. Vues de la mer, bien sûr. De mon bateau. Le bateau, c'est la plus belle des îles. »


Jean-François ERCKSEN.