22.07.09 - n° 3334
Ouessant, l'île encore secrète
par Marie Chaudey
Une balade à thème culturel sur l'île d'Ouessant.
Dans l’air vif et pur de l’aube, un petit groupe de marcheurs progresse sur la lande sauvage. Pas une habitation à l’horizon, nulle âme qui vive. Comme un début du monde. Seuls des lapins en ribambelle détalent sous les bruyères. Les marcheurs font halte devant un cercle de pierres levées, un cromlech tout droit sorti de l’âge du bronze. Et là, celui qu’ils sont venus voir apparaît enfin à l’est : un délicat trait d’aquarelle se mue au fil des secondes en une sphère mandarine. Il est 6 h 15 et le soleil se lève en majesté au-dessus de la mer d’Iroise. Chacun retient son souffle, conscient de goûter à un instant privilégié qui le lie aux forces du cosmos et à la nuit des temps. Une manière originale de découvrir l’attrait mystérieux de l’île d’Ouessant, que l’on doit à une jeune guide de 25 ans, Ondine Morin, frêle sirène blonde, passionnée et volontaire. Depuis l’été dernier, en pionnière, elle organise des balades à thème culturel sur une île à l’animation touristique encore fruste, une à deux heures de « marche intelligente » sur les traces de la civilisation ouessantine, qu’elle nourrit de grandes et petites histoires très documentées.
Au pied des mégalithes, Ondine Morin rompt le silence : « Cet endroit, le plus élevé de la pointe de Penn Arlan, a sans doute été utilisé par les Celtes comme observatoire astronomique. Ouessant fut un berceau de la civilisation druidique. » On apprend ainsi que, tout près du bourg de Lampaul, qui est aujourd’hui le centre névralgique de l’île avec ses commerces et ses restaurants, existait déjà un village de 400 âmes à la période néolithique. Des cabanes de bois voisinaient avec un sanctuaire mis au jour par les archéologues à la fin des années 1980 : « On y pratiquait des banquets rituels en gardant comme offrande la partie droite des animaux sacrifiés, explique la guide. Même si c’était en 5000 avant J.-C., le paysage d’alors n’était pas si différent de celui que vous avez sous les yeux… » Les marcheurs, fascinés, progressent en rêvant dans les sentiers qui ondulent entre les fougères. Arrivés à la croix de pierre de Saint-Pol-Aurélien, ils continuent le voyage de la christianisation avec le saint navigateur, débarqué du pays de Galles en 517 et qui devint le premier évêque du Léon. La légende veut que la roche au pied du calvaire ait gardé l’empreinte des incessantes méditations de Pol face à la mer. La guide pointe du doigt le spectacle grandiose du puissant courant du Fromveur, à l’assaut des centaines d’îlots qui forment l’archipel voisin de Molène.
À Ouessant, tous les héros sont forcément des navigateurs, des hommes de Dieu à ceux du diable, des saints aux pirates. Et si Ondine Morin a décidé de revenir à Ouessant après ses études sur le continent, c’est parce que toute petite déjà, en cabotant sur le bateau paternel, elle a compris qu’elle serait à jamais liée à la sauvage et singulière beauté de son île. Le grand-père François était le patron de l’ancien canot de sauvetage d’Ouessant. Lui-même, après avoir sauvé des centaines de vies, a disparu en mer un jour de pêche, en 1955. Le père, marin de commerce, comme c’est la tradition dans l’île, a entretenu chez Ondine le goût de l’aventure. Le défi pour la jeune femme ? Imaginer un moyen de gagner sa vie ici en mettant en valeur « un tourisme à taille humaine, sensible et respectueux des équilibres ». Elle a ainsi baptisé son association Kalon-Eusa, cœur d’Ouessant. L’île encore préservée possède le défaut de sa qualité : rude et fière, elle a du mal à retenir sa jeunesse. Depuis que les champs d’orge et de pommes de terre se sont effacés avec la fin de l’agriculture, les paysages sont entretenus par le Conservatoire du littoral. La grande époque de la marine marchande s’est envolée avec le XXe siècle. Il reste 850 habitants à l’année et plus de la moitié des maisons sont désormais des résidences secondaires. « Mais l’école primaire compte encore 50 élèves. Un jeune paysan bio vient de s’installer pour relancer céréales et maraîchage. Et ma consœur Katia, 35 ans, a monté un centre équestre », insiste Ondine Morin. À ses yeux, la culture insulaire, c’est « d’abord l’ouverture et les échanges ».
Avec le caractère bien trempé des Ouessantines, la jeune femme cornaque ses petits groupes de visiteurs aux quatre coins de l’île, attachant le passé au présent, mêlant géologie, botanique, économie, Histoire ou spiritualité, décryptant in situ l’empreinte de la culture insulaire sur la lande, l’habitat ou les grèves – Ondine Morin se définit d’ailleurs comme « guide interprète du paysage »… En l’écoutant égrener le long chapelet des naufrages qui, depuis des siècles, ont rythmé la vie locale, on se rend compte à quel point Ouessant est une île sentinelle, sur une mer bardée d’écueils et de courants. La mort vient par la mer, mais aussi la manne… Ici, il est toujours de tradition de faire le tour des grèves le matin, pour voir ce que la marée a apporté. Et si, dans les siècles passés, les îliens récupéraient des tonneaux de rhum, des boisseaux de bougies et de savons, ils ramènent aujourd’hui des baskets Nike ou des jouets en plastique échappés des porte-conteneurs. Le fameux rail d’Ouessant – 150 navires en file indienne chaque jour – a été éloigné de 6 à 24 milles des côtes pour éviter la trop grande pollution. Mais les Ouessantins gardent un œil éternellement rivé sur l’horizon. Et, quand arrive la nuit, les cinq phares de l’île s’allument les uns après les autres pour guider les navires dans leur grand virage vers la Manche.
C’est l’heure à laquelle Ondine Morin emmène ses protégés au pied du Stiff, le phare donjon bâti par Vauban en 1695, avec lequel rivalise aujourd’hui une tour radar au clignotement frénétique. Et la guide de commenter la ronde des lumières à l’horizon, Kéréon à l’est, la Jument à l’ouest – le phare rendu fameux par le film de Philippe Lioret, l’Équipier. Le comédien Philippe Torreton a depuis pris fait et cause pour les phares qui, presque tous automatisés, se détériorent désormais à grande vitesse. « GPS ou pas, la technique, ça tombe parfois en panne et les hommes demeurent indispensables », opine Ondine Morin, qui finit sa tournée au pied du Créac’h, le phare le plus puissant d’Europe. Feu d’artifice garanti chaque nuit…
Des balades originales
Kalon-Eusa propose aux visiteurs une nouvelle approche d’Ouessant avec de passionnantes balades à thème : aurores au cromlech, phares de nuit, naufrages et traditions maritimes…
De 6 à 13 €.
Tél. : 06 07 06 29 02. www.kalon-eusa.com
vendredi 24 juillet 2009
Ouessant, l'île encore secrète
Publié par
Andréas Guyot.
à l'adresse
24.7.09
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