samedi 16 avril 2011

Comment fait-on pour passer de footballeur professionnel à régisseur général de cinéma.

Le Brestois Jacques Jousseaume est le régisseur général du film d'Olivier Dahan, «Les seigneurs», dont le tournage a commencé en début de semaine, à Molène. Photo S. L.R.

Comment fait-on pour passer de footballeur professionnel à régisseur général de cinéma? Le chemin est tortueux mais c'est celui qu'a emprunté Jacques Jousseaume, convaincu qu'entre foot et septième art, les règles du jeu et les unités de temps, de lieu et d'action sont finalement si proches.

Ses paupières se sont un peu fermées, quand il a estimé avoir une vie comme «un brouillon, comme une feuille d'écrivain raturée». Mais Jacques Jousseaume s'est vite remis à la table de son existence et s'est hâté d'enfourner «l'intensité du moment. Ce n'est pas la durée qui m'importe». Il est gâté. Régisseur général du film d'Olivier Dahan, «Les seigneurs», dont le tournage a commencé en début de semaine à Molène, ce Brestois «fils d'ouvrier» cavale et s'organise, téléphone pour balayer les grains de sable qui pourraient se mettre en travers de la grosse production. Il avoue une surconsommation passagère de café, «mais je ne bois pas, je ne fume pas». En fait, sa seule addiction violente et permanente est celle au jeu. Des acteurs. Et des footballeurs.

Kick-boxing et équipe de France
Franchement, le supporter de foot des années 70 serait sans doute un peu tombé du banc de touche en s'imaginant que, quarante ans plus tard, le petit prodige Jousseaume de l'AS Brestoise, ne passerait pas sa vie sur les terrains herbeux. Il a pourtant tout pour plaire, ce gamin. Finaliste de la Gambardella, «notre coupe du monde à nous», avec l'ASB en 1973, il met les voiles vers le monde pro à 18 ans et signe à Nîmes. Il quitte le cocon soigneusement entretenu par Martial Gergotich, «le plus grand entraîneur du monde», et va vers son destin. «Tous les autres ont détruit le rêve», tranche-t-il. En évitant de regarder trop derrière, parce qu'il «hait les souvenirs», il dit se foutre de sa carrièremarquée par des coups de latte, des coups de sang, un an puis un autre de suspension pour rupture de contrat et kick-boxing sur le vice-président de Sète, une qualification comme meilleur jeune Français et quelques sélections en équipe de France espoir. Jacques Jousseaume est une grande gueule. Il parle. Trop pour le milieu. «Je suis mauvais perdant et on m'a dit que j'avais un salecaractère. J'avais juste du caractère».

Les bons copains intérieurs
Alors, il joue au foot «parce qu'il faut bien vivre». Mais en son for intérieur, le jeune footeux s'est créé une armada d'amis inattendus qui le tiennent debout. On y trouve Brel, Romain Gary, Cruyff, le football anglais. Et tant d'acteurs. «Je me souviens parfaitement du premier film que j'ai vu au cinéma. C'était "Fortuna", avec Bourvil et Michèle Morgan. J'avais sept ans». Le choc dure toujours. Il ne l'a jamais quitté, l'a aidé à surmonter les tacles et la mauvaise foi. Dans son musée imaginaire, Gary Cooper et Steve McQueen sont toujours là. «Quand les autres gamins allaient voir les filles, moi je jouais au foot et le samedi soir, j'allais au cinéma». Aussi, à l'issue de sa carrière pro qui l'a mené jusqu'aux États-Unis, Jacques Jousseaume passe des diplômes de cinoche. Fait de l'assistanat à la réalisation parce qu'il ne se voit pas «en survêtement le long de la ligne de touche». Il sourit, cite le Grand Jacques: «Et nous voilà ce soir». Jacques Jousseaume s'est installé dans un «terrier» sur la côte nord depuis quelques années, travaille pour pas mal de films en Bretagne, commente le foot sur Tébéo. Il a ajouté, depuis peu, Michel Onfray à ses amis de l'âme. «Vivre n'est pas suffisant, c'est exister qui compte», croit le philosophe. Même au brouillon à 56 ans, c'est toujours mieux que de subir, au propre comme au figuré.

Steven Le Roy, du Télégramme.