mardi 20 décembre 2011

Hervé Hamon: j'avais voulu séjourner cinq ou six jours à Ouessant.....

Courant d'ère. Enfin une bonne nouvelle.

18 décembre 2011, cliquez sur le titre pour lire la source.

Je me souviens. C'était il y a quelques années, quand j'embarquais régulièrement sur l'AbeilleFlandre. En décembre, j'avais voulu séjourner cinq ou six jours à Ouessant, l'île altière dont je connaissais mieux les déferlantes que le rivage. Une tempête m'est tombée dessus, une sacrée tempête d'hiver.

J'étais à la pointe de Pern, littéralement couché sur le vent, et j'observais la furie étincelante qui noyait le phare de Nividic. Des paquets d'écume compacte tournoyaient dans le ciel, envahissaient les jardins. Les vagues ne se distinguaient plus les unes des autres. Et je songeais qu'aucun homme, aucun navire ne pouvait vaincre ce tohu bohu général, ne pouvait survivre à ça. Une semaine plus tard, sur l'Abeille, nous connaissions une tempête comparable. Et je suis vivant. J'imaginais, jusqu'alors, la tempête majeure comme un gouffre, une descente aux abysses, un appel fatal de l'obscur. Et c'est vrai pendant une phase, une phase noire. Pourtant j'ai découvert ensuite combien la tempête peut être lumineuse - vous encaissez gifle sur gifle, mais ces gifles sont de cristal, éblouissantes. À bord, la vie est devenue simple. Nous nous sommes installés dans la tempête, nous nous y sommes nichés. Dans les cabines, on déposait l'essentiel à même le sol, on dormait en étoile dans sa bannette, bras et jambes écartés pour ne pas être surpris par un coup de mer ou de ballast. Les douches devenaient plus courtes, passablement acrobatiques. Le cuisinier concoctait des plats en sauce, toujours prêts, et qu'il laissait mitonner. Les paroles se faisaient plus rares, méthodiquement courtoises. L'existence se repliait sur elle-même comme le sang se replie vers les zones vitales avant l'hypothermie. Je me disais que la tempête, en mer, c'est un travail, une fatigue diffuse, une danse inconsciente pour garder l'équilibre. Une danse dont on ne s'aperçoit qu'ensuite combien elle envahit tout, jusqu'à l'épuisement. Et un matin, le soleil s'est levé. La tempête s'est dissoute, il était impossible de la raconter proprement, d'en tirer un quelconque morceau de bravoure. Mais, obstinément, une phrase de Dostoïevski me revenait, où il évoquait les bagnes du Tsar : « Un être capable de s'adapter à tout, voilà je crois la meilleure définition de l'homme. » C'est vrai. On peut se laver les dents en pleine tempête. Et c'est, finalement, une joyeuse, une excellente nouvelle. Qui ne s'applique pas au seul monde maritime, n'est-ce pas ?