Le couple a quitté Brest en 2008 pour venir habiter sur Kemenez et y développer une ferme insulaire, à l’avant-garde des technologies vertes et du développement durable. Depuis, sur cette île laboratoire, David et Soizic apportent chaque jour la preuve que l’on peut vivre bien, avec des ressources naturelles limitées mais sans les dégrader, et trouver un équilibre entre économie et protection de l’environnement. Kemenez, île pionnière ?
C’est le Conservatoire du littoral qui est à l’origine de l’expérience. Depuis les années 2000, il porte une attention particulière aux îles et îlots, réservoirs d’une biodiversité remarquable et spécifique. Ces poussières de terre éparpillées dans l’océan, aux ressources limitées, offrent une métaphore de notre planète, îlot de vie au sein de l’univers, dont on mesure aujourd’hui l’épuisement écologique. «Ce sont des sites privilégiés pour expérimenter concrètement, à petite échelle, le développement durable. Le lien entre disponibilité des ressources et capacités de développement y est évident», explique Denis Bredin, directeur Bretagne du Conservatoire du littoral.

Prés soumis aux embruns

En 2003, l’établissement public rachète cette île, habitée depuis la préhistoire, pour son patrimoine naturel, sa biodiversité et pour son bâti, le seul témoignage sur les îles bretonnes d’exploitation agricole et de goémon qui servait alors à fabriquer de la soude. Le bétail élevé sur les prés soumis aux embruns était très recherché sur le continent pour sa saveur. Mais les derniers agriculteurs ont cessé leur activité dans les années 90, et l’île est couverte de ronces et de fougères. Les oiseaux ont disparu, victimes des furets introduits par l’homme pour la chasse aux lapins, et les maisons s’effondrent. «Nous avons décidé de concilier protection de la nature et usages traditionnels, explique Denis Bredin, en réinstallant des habitants sur la ferme, pour relancer l’agriculture vivrière, mais aussi développer le tourisme, faire découvrir le patrimoine naturel de l’île et montrer un mode de vie durable, bénéfique au paysage.» Le Conservatoire a restauré les bâtiments et les maisons d’habitation, reconstruit la cale d’accès, mené des campagnes de fauchage et installé des moutons pour maintenir l’herbe rase. Puis lancé un appel d’offres pour trouver les gardiens de l’île.
Le gris du ciel se fond dans l’ardoise des vagues, la pluie s’essouffle… On abrite nos sacs dans la cabine du tracteur vert parqué sur la grève de galets. On emprunte le sentier qui chemine vers l’est, entre un petit étang d’eau salée et une prairie dont les vents ont chassé tout arbre. De tous côtés, à perte de vue, la mer… Au loin à gauche, pointe un mégalithe en forme d’oreilles de lapin géant. Un lacis de murs de pierres sèches, enluminées de lichen jaune, témoigne des anciennes parcelles agricoles. Un corps de maisons s’élève à l’endroit le plus étroit de cette île de 26 hectares, qui ne mesure qu’un kilomètre de long sur 300 mètres de large. Douze bâtiments plus ou moins grands, aux murs épais et aux volets peints en bleu, jaune ou rouge. Avec un comité d’accueil loquace : des moutons dans le champ voisin, et autour de la maison, des oies, des poules et un dodu cochon noir…

Les oiseaux de retour aussi

Dans la maison d’hôtes, attablés devant le poêle réconfortant, David et Soizic Cuisnier se souviennent n’avoir pas hésité une seconde en 2005. Alors jeunes mariés installés à Brest, ils voient dans la proposition du Conservatoire «une opportunité de travail, un choix de vie original, et la possibilité de tout partager à deux, sur une île». Grandi à Paris mais passionné par la mer, petit fils de paysans, David a choisi de vivre en Bretagne où il s’occupe d’un magasin de plongée. Soizic, dunkerquoise d’origine, anime à Brest des classes de mer. Cinq ans plus tard, «c’est carton plein au regard des objectifs», se réjouit Denis Bredin : les activités agricole et touristique permettent de dégager deux salaires, deux enfants sont venus agrandir la famille et la population de l’île ; les grands gravelots, les huîtriers pies et les sternes sont revenus nicher sur Kemenez pour le plus grand plaisir des ornithologues, et quelque 400 personnes y séjournent chaque saison, transportées par un patron pêcheur de Molène qui a gagné là un revenu complémentaire.
Le soleil s’est faufilé entre les nuages et déverse soudain un puits de lumière qui repeint Kemenez en teintes vives. Soizic en profite pour faire la visite guidée des installations. L’eau douce, capitale sur une île, est fournie par le vieux puits. Mais sa seule production, issue d’une petite source située à 7 mètres seulement au-dessus du niveau de la mer, serait insuffisante. Elle est complétée par les collecteurs d’eaux pluviales. L’eau est stockée dans trois citernes de béton, reliées à un système de filtration installé dans un hangar : trois filtres en papier, un autre au charbon actif et enfin une lampe à UV pour obtenir une eau buvable dont la quantité s’est toujours avérée suffisante, même avec des étés secs. Comme tous les insulaires, Soizic et David ont appris à ne pas la gaspiller. Alors que la consommation d’eau potable est en moyenne de 150 litres par jour et par habitant en France, sur l’île elle ne dépasse pas 40 litres. Quant aux toilettes, elles sont toutes sèches évidemment mais avec vue sur la mer ! Sciures et déjections sont recyclées en compost. «Mettre de l’eau potable dans nos toilettes, ça nous paraît aberrant aujourd’hui», constate David.

Des Monalisa très appréciées

Soizic longe les anciennes écuries, qui servent à stocker les récoltes de patates, et montre trois petits étangs. C’est le système de phytoépuration à base de graviers, de plantes et d’ultraviolets qui permet de traiter les eaux sales, et d’obtenir une qualité d’eau de baignade qui peut ensuite s’écouler dans la terre sans danger.
Quant à l’énergie, elle est fournie par un système hybride, à base d’énergies renouvelables, conçu et financé en partenariat entre le Conservatoire, EDF, et la région Bretagne. Une petite éolienne, d’une puissance de 2,5 kW, secondée par des panneaux solaires photovoltaïques (6 kW). Des capteurs solaires assurent la fourniture d’eau chaude. La production est stockée dans des batteries au plomb, afin de disposer d’énergie même la nuit ou les jours sans vent et sans soleil. Lorsque les batteries sont pleines, le surplus d’énergie est délesté vers les radiateurs des chambres d’hôtes ou pour alimenter la jeep électrique. Un véhicule qui a avantageusement remplacé le tracteur diesel pour transporter les visiteurs ou faire le tour de l’île en quête des nombreux déchets apportés sur la grève par les tempêtes. «L’installation s’est révélée plus productive que prévu, atteste Soizic. Lave et sèche-linge, lave-vaisselle, réfrigérateurs et congélateurs pour les chambres d’hôtes et pour la maison… On ne se restreint pas.»
Côté ferme, Soizic et David cultivent depuis 2008, sans aucun intrant chimique, un hectare de pommes de terre Monalisa, certifiées bio, très appréciées sur la table d’hôte, et en vente directe ou en ligne (2) : 10 à 15 tonnes par an rejoignent le continent. L’élevage de moutons d’Ouessant permet désormais de vendre une cinquantaine d’agneaux par an en boucherie. Depuis 2010, David et Soizic se sont lancés dans la récolte d’algues alimentaires lors des grandes marées : 4 à 5 tonnes par an livrées à une entreprise de Roscoff.
Quant aux chambres d’hôtes - trois vastes pièces qui peuvent accueillir dix personnes au total et dont toutes les fenêtres ouvrent sur la mer - elles affichent complet dès l’ouverture des réservations et assurent 50% du chiffre d’affaires de la ferme. Les visiteurs s’avèrent ravis du dépaysement, des recettes concoctées par Soizic et David avec les produits locaux bios : tome aux algues, saucisse de Molène qui leur font aussi découvrir les technologies «vertes» mises en œuvre.
C’est la fin de journée, les deux tracteurs remontent de la cale vers les habitations. Soizic est au volant du premier, Chloé en copilote, David derrière, Jules juché sur ses genoux. Ils transportent de grands sacs pleins de bois sec, acheté sur le continent en prévision de l’hiver. Novembre marque le début de la saison calme : David va récolter le goémon pour l’épandre sur les champs, Soizic ferme les chambres d’hôtes. Chloé va à l’école une semaine par mois et testera à la rentrée prochaine l’enseignement à distance pour sa dernière année de maternelle.
Pour l’heure, le seul problème de la ferme c’est la prolifération des lapins dont on voit les culs blancs détaler partout, et qui endommagent cultures et végétation. Le Conservatoire envisage une battue de régulation. Et la mise en terrines pour la table d’hôtes.
(1) Ou Quéménès. (2) www. iledequemenes.fr
Eliane PATRIARCA Envoyée spéciale à Kemenez (Finistère)